Bonheur

 

Le bonheur est partout, à la télévision, sur les réseaux sociaux, à la radio, dans les magazines, les films, les clubs de gym, les loisirs, alors pourquoi pas dans l’entreprise ? Ne serait-ce pas une bonne nouvelle que la prise en compte de notre bonheur ? Notre désir de bien-être au travail, légitime attente, dont on vante régulièrement les effets positifs pour le salarié comme pour l’entreprise, a donné naissance à ce curieux avatar, « l’happycratie » (Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies par Edgar Cabanas et Eva Illouz – http://www.premierparallele.fr/livre/happycratie). Cette quête du bonheur est devenue une véritable injonction, le bonheur serait devenu un booster de productivité, dont les entreprises auraient compris très rapidement les bienfaits.

Plongeons-nous donc avec bonheur dans l’happycratie afin d’y voir un peu plus clair. La multiplication des acteurs de l’entreprise se proclamant responsables du bonheur, des professionnels investis de la mission de propager le bonheur à grands coups de fêtes de bureaux et de boîtes de Haribo, doivent nous alerter. Soit nous sommes devenus tous très malheureux, les forces obscures du burn-out auraient définitivement gagné, soit le bonheur, telle une drogue miracle, révélerait des vertus qui nous échappent.

Premier constat l’happycratie n’est pas synonyme de bien-être absolue, arborer un sourire constant digne d’un smiley que l’on brandit à chaque occasion ne sera jamais un gage de bonnes conditions de travail. La dictature du smiley a largement envahi le monde de l’entreprise. « Dans les start-up, le smiley est omniprésent, qu’il soit dessiné ou qu’il ponctue chaque échange par mail. Il est devenu un standard pour exprimer ses émotions ou même ses intentions ; une communication qui n’en comporte pas paraît immédiatement suspecte », souligne Mathilde Ramadier, auteure de Bienvenue dans le nouveau monde. Alors soyons vigilants.

Naturellement l’happycratie ne se résume pas uniquement à la qualité d’un sourire de façade. Elle induit une recherche et une prise en main constante de son bonheur. Une culture de la pensée positive.

Ne s’agirait-il pas d’une mode ? Encore une fois, il faut aller chercher ses origines aux Etats Unis où la dictature du bonheur existe depuis longtemps, cela fait partie intégrante de la culture américaine. Cette mode doit permettre, selon certaines entreprises, d’augmenter la productivité. Un salarié plus heureux est un salarié plus motivé.

Alors peut-on rendre le bonheur obligatoire?

La menace est à peine sous-entendue « Si ces nouvelles exigences de bien-être ne sont pas prises en compte, il faut alors accepter les burn-out, les dépressions, les départs ou la non-implication personnelle dans une fonction, explique Arnaud Collery, responsable du bonheur dans de grands groupes internationaux et auteur de Mister Happiness. Dans notre profession, nous ne pouvons pas forcer le bonheur, mais nous pouvons contribuer à une émergence de cet état. »

Alors, si même les professionnels du bonheur nous le disent, l’affaire doit être importante.

La figure même du Chief Happiness Officer (« responsable du bonheur ») traduit de façon emblématique cette vision du bonheur, la prise en main d’un ensemble d’états psychologiques susceptibles d’être instaurés et commandés par notre propre volonté. Nous serions donc les principaux responsables de notre bonheur. Pour le Chief Happiness Officer, le bonheur devient un objectif à atteindre.

Aujourd’hui, de plus en plus d’entreprises recrutent des happiness managers. L’objectif est clair, veiller à ce que chacun soit heureux au travail. Le bonheur au travail des employés est devenu un enjeu majeur d’entreprise

A qui cela profite-il?

Mathilde Ramadier, auteure et scénariste, nous fait part de son expérience en la matière. Elle a pu éprouver les effets concrets de l’happycratie durant les quelques années qu’elle a passées à travailler dans une Start Up berlinoise. Très vite, elle a compris que le bonheur qu’on exigeait d’elle ne consistait pas à cultiver un état contemplatif façon Alexandre le Bienheureux, mais plutôt à devenir partie prenante d’une vaste comédie de bureau. « La DRH connaissait notre date d’anniversaire et s’occupait d’organiser une “surprise” le jour J, en général un gâteau au chocolat décongelé accompagné d’un coupon de réduction Amazon, se souvient-elle. En réalité, il n’y avait aucune spontanéité ni même de sincérité derrière tout cela. Les apéros hebdomadaires et autres activités étaient également inévitables, pour ne pas dire obligatoires. En entreprise, on ne veut pas votre bonheur pour votre bonheur, mais pour vous faire tenir, pour que vous restiez bien productif. Tout cela n’est en somme qu’un bonheur factice, un peu comme le bien-être procuré par la consommation d’antidépresseurs ».

Il s’agit d’une vision bien sombre qui ne doit pas occulter les vraies initiatives et il y en a une majorité, heureusement. Tous les happiness managers ne viennent pas avec des recettes toutes faites. La plupart commencent par faire un état des lieux des ressentis individuels et collectifs, repèrent les dysfonctionnements et font un diagnostic qu’ils soumettent au comité de direction, afin d’amorcer la transformation nécessaire à tous les niveaux, à commencer par celui des managers. Condition essentielle : il faut que les employés voient les actions menées, qu’ils soient impliqués dans leur mise en oeuvre et qu’ils en mesurent par eux-mêmes les bénéfices, souligne Philippe Laurent, coach et spécialiste du bonheur au travail.(https://www.lexpress.fr/emploi/les-managers-du-bonheur-arrivent-dans-les-entreprises_1849046.html)

Attention aux effets pervers du bonheur.

Abreuvés au quotidien d’images de vacances de rêve et d’apéritifs idylliques, nous nous retrouvons dès lors à portée de clic du bonheur de chacun. Une étude menée par Mai-Ly Steers, chercheuse de l’université de Houston, a montré que le fait d’être exposé au bonheur des autres sur les réseaux sociaux, augmentait le risque de dépression, la raison en est la tendance à se comparer aux autres.

Au final, personne ne nous a vraiment demandé si nous voulions de ce bonheur sur commande, les salariés eux, sont en demande de considération, de reconnaissance et de bien-être dans leur quotidien professionnel, c’est déjà beaucoup.

En conclusion, nous laisserons la parole à Serge Gainsbourg qui déclarait dans une série d’entretiens accordés à Noël Simsolo, en 1982 : « L’idée du bonheur m’est étrangère, je ne la conçois pas, donc je ne le cherche pas. »

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